
Le grand sage
L’appel des profondeurs et une spiritualité souveraine constituent la porte d’entrée vers l’oeuvre d’Hélène Lagnieu. Une vie passée dans les viscères d’un père boucher et une pratique autodidacte permettent d’entrevoir la richesse et la singularité présentes dans son travail. Polyvalente, elle s’essaye à différents médiums, à l’aquarelle dans un premier temps, puis à l’encre. Par un heureux hasard, la taxidermie provoque l’inspiration et la pratique sculpturale s’invite, fortement inspirée par les différentes croyances spirituelles et/ou ancestrales. Elle intègre à ces crânes d’animaux des ornements faits de tissus, de perles, à la manière des bijoux qu’elle affectionne. Mais que souhaite-t-elle nous faire ressentir ? Rien. L’émotion suscitée n’en est pas moins saluée mais sa démarche néanmoins naît sous d’autres formes.
Au fil des peintures, des dessins, et des sculptures, la mort comme l’inéluctable, est retranscrite ici, ce qui permet à la fois de la sublimer et de l’appréhender. Exposer les viscères, décorer les traces de la vie achevée, semble être l’antidote à l’effroi lié à l’aspect définitif de la mort. Peut-être que nous, observateurs, sommes dérangés par la vue des dissections qui jonchent ces dessins. Ce qui nous est caché ne peut que provoquer la nausée car la morbidité doit se couvrir.

Le passeur, 2024
Tout comme les croyances apparentées au monde de l’invisible, ce qui est de l’ordre de la chair, de l’organique, échappe souvent à notre conscience permanente. Nous vivons sans toujours nous percevoir comme constitués de fluides, de tissus, de membranes que nous attribuons volontiers au registre du dégoutant. C’est presque de l’ordre du tabou, ce qui est caché de notre vue doit rester secret, presque interdit. En effet, l’intérieur du corps soulève la promiscuité avec la mort qui nous questionne tant.
À coté de ces considérations anatomiques, l’artiste mélange des figures mythologiques et des éléments végétaux, mais aussi des références religieuses telles que la tour de Babel, ou encore le visage paisible de la Madone dont le coeur et l’organe reproducteur sont mis en évidence tandis que le bas de son corps semble être celui d’une sirène. Le tout dans des teintes de gris uniquement, mais également de couleurs vives allant du rouge, au bleu, au rose et au jaune ; pour une atmosphère onirique. La gêne s’absente un moment, et le processus d’hybridation apparaît alors moins comme le symbole de la vie sacrée que la profanation de la mort, par laquelle la vie se déploie.
Je pense alors au travail de l’artiste plasticien Hans Ruedi Giger, dont l’univers visuel s’est batî sur les angoisses et les mutations liées au transhumanisme et au posthumain. Son processus d’hybridation se forme dans la fusion de l’homme et la machine, de l’organisme et de l’industriel pour dépasser les frontières séparant le biologique et la mécanique afin de transcender sa finitude. Chez Hélène Lagnieu, cette hybridation ne cherche toutefois pas à dépasser la mort par la technologie, mais semble plutôt l’apprivoiser par la rencontre du vivant, de la mort, du sacré.

Déesse fertilité, 2021
En effet, sans cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, nous ne serions pas tentés de résoudre les grands questionnements et de donner un sens à nos existences. Qu’importe que nous soyons cartésiens ou profondément spirituels, la laideur ordinaire des organismes que nous sommes autant que sujets regardants, nous pousse à produire le sens et le beau avant le retour à l’inévitable.
Comme le suppose Georges Bataille dans l’Érotisme, la vie nous ôte à la continuité de l’être seulement possible dans la mort, et non par celle-ci. La vie faite d’interdits et de lois, trouve dans la transgression relative, individuelle et collective, une manière d’intensifier et de diversifier l’expérience. Nous sommes discontinus, séparés les uns des autres par la singularité de nos expériences intérieures. Chercher à s’approcher de la mort, de la comprendre sans en être terrifié, revient aussi à rendre possible une autre appréciation de la vie.
Je n’affirmerai pas que la démarche artistique de l’artiste est franchement bataillienne, mais sa pratique instinctive, intuitive laisse supposer que ses élucubrations esthétiques, sculptées ou encrées, viennent d’un endroit plus profond que la conscience seule ; un désir de braver la conformité et d’embrasser une ou des différences, ce qui en soi est peut-être une transgression. La conformité est transgressée par l’hybridation, le mélange du spirituel et de l’organique, de l’animal et de l’humain, et du beau et du morbide. C’est dans cet espace de tension, entre élan vital et conscience de sa finitude, que semble se dévoiler le travail d’Hélène Lagnieu.