
Giulia Andreani est une peintre italienne née en 1985 à Venise.
Quand le XXeme siècle immortalisé, oublié des grands récits se voit exhumé par la peinture, il prendrait presque des airs de cinéma. L’Histoire qui nous semblait rangée dans le passé, nous regarde pourtant encore tout comme les visages arborant les portraits de Giulia Andreani. Le regard fascine, le regard comme miroir de l’âme ou gardien des tragédies.
Ce regard, c’est celui des dictateurs aussi monstrueux que banalement pères de famille et du masculin qui prédomine dans l’art, l’histoire, jusqu’aux luttes sociales elles-mêmes. On le pose sur les femmes, en tant qu’objets, servantes des sujets et domaines des hommes. Les femmes peuvent-elles nous regarder en tant que sujets de l’Histoire et de leur trajectoire, ou ont-elles les yeux rivés sur leur condition ?
Sans héroïsme, Giulia Andreani s’emploie à réinventer notre regard, qui par paresse visuelle ou intellectuelle, convergerait facilement vers telle conclusion. Par le triptyque Résidentes, réalisé en 2019 à la Villa Médicis, qui représente trois allégories : « Allégorie de la musique » « Allégorie de la peinture » « Allégorie de la sculpture », elle met sous la lumière bleutée les pionnières de mouvements artistiques gommées des récits et habituellement représentées par la nudité. L’allégorie étant traditionnellement une figure féminine abstraite, dépersonnalisée au service d’une idée masculine, Giulia Andreani se réapproprie le dispositif en mettant des femmes réelles dans cette forme. C’est une subversion de l’intérieur.
Le champ chromatique de son travail se restreint au gris de Payne, pouvant tirer vers le bleu. Et si le gris représente d’ordinaire une forme de neutralité, le gris de Payne, utilisé pour travailler les contrastes lumineux du coucher de soleil, couleur de l’heure avant l’obscurité est peut-être un parti pris politique. Clin d’oeil au siècle précédant le nôtre, berceau de l’horreur et des progrès, et même s’il a un air cinématographique, il n’est pas pourvu d’une neutralité rassurante comme peuvent l’être quelquefois le blanc et le noir. Au fil du temps, la couleur s’invite dans son travail, notamment avec la série « On en saura rien » (2016), qui porte sur les prisonniers d’un camp de travail. Cette volonté d’incruster des bandes de couleur sur les parties du visage des sujets part d’un désir, celui d’intensifier le sens voulu, celui de ne pas voir le destin inconnu de ces milliers d’anonymes tapis dans les archives du temps.
Telle une historienne, Giulia Andreani part d’une thématique tandis que l’obsession du regard demeure, comme le continuum évident de toutes ses oeuvres. Par la diversité de techniques qui fondent son style, de l’usage du monochrome au masking, le sens et la présence du passé se mélangent à notre présent pour se transformer en un langage pictural percutant.