L’IMAGE COMME TERRITOIRE DE L’INTIME ET DU POLITIQUE CHEZ ROTIMI FANI-KAYODE


Every Moment Counts de la série Ecstatic Antibodies (1987-1988)

Rotimi Fani Kayode est un photographe britannique d’origine nigériane né en 1955 à Lagos et mort en 1989 à Londres.


La courte carrière de Rotimi Fani-Kayode (1955-1989) n’a pas empêché sa reconnaissance qui lui vaut une juste place parmi les grands noms de la photographie. Il explore l’articulation de la spiritualité et de la sexualité au travers d’un médium occidental depuis son vécu d’homme noir et gay. Du Nigéria à l’Angleterre, il demeure inclassable autant par ce qui le constitue dans le champ politico-culturel, que par son regard sur la spiritualité exaltée par le corps.

Son exploration artistique dépeint une fusion expérimentale dans ce qu’elle a pu offrir de riche, et de cet espace qui a pu germer loin de ces espaces où l’hétéronormativité blanche prédomine, pour la communauté noire queer. Par l’époque que nous traversons, avec ses reculs et régressions, la rareté de son travail en fait l’urgence et la préciosité. Faire de la photographie un canal d’expression, y incorporer son histoire et ses sensibilités sans heurter son héritage en dépassant les stéréotypes occidentaux fut un pari. Outre la technique, la revendication fut tangible, observable et percutante ; immortaliser le corps noir travesti, fétichisé par une vision occidentale hiérarchisante afin de lui redonner de sa souveraineté. Le corps noir, et par extension la sexualité masculine, a longtemps été lue comme sauvage, déchainée ; elle est désormais perçue comme sensible, complexe, joyeuse.


Untitled (1987-1988)

Activiste, oui, par la richesse qu’offre la suggestivité sans jamais le clamer ouvertement, car lorsque que l’on cherche à vêtir d’un nouveau vêtement la spiritualité tout en la mêlant à l’érotisme et à l’homosexualité, les réactions se bousculent. En dépit de la technicité, le corps subsiste comme point de focale, ce même corps par lequel la spiritualité se déploie, se faufile, s’aiguise comme un roman recelant en lui le prologue et l’épilogue.


Half Opened Eyes Twins (1989)

Dans le studio de Rotimi, il y a la vie, la mort, et puis une réalité qui baigne entre l’ambiguïté et l’extase atteinte par ce corps à la fois physique et spirituel, moyen de communication avec les dieux. Cette technique de l’extase est retrouvée dans la religion Yoruba, qu’il honore avec intimité dans le but de s’éloigner des représentations religieuses et spirituelles occidentales et ainsi de préserver ses valeurs spirituelles ancestrales, par souci d’émancipation post-coloniale. Retrouver après l’exil, et des racines disloquées, un peu de soi lorsque l’on se sent étranger aussi bien par la matière que par l’esprit nécessite de se réinventer.

Le symbolisme vient se loger dans la contemplation inéluctable de sa propre mortalité par l’emploi symbolique du Abiku ; enfant-esprit qui signifie littéralement « destiné à mourir ». Ce symbolisme fait sens puisqu’il frappe lors de l’épidémie du sida/VIH des années 80. Le corps physique, incarné dans la matière est traversé par les expériences humaines telles que la sexualité, genèse de l’humanité et petite mort de l’homme. Subtilement, il pourrait s’agir d’Eros et Thanatos, représentant les pulsions instinctives essentielles à notre survie psychique et physique. Ainsi, peut-être n’est-ce pas une coïncidence si le corps à forte charge homo-érotique lui sert de vecteur à l’expression de la spiritualité ? La sexualité et la spiritualité se répondent comme deux portes d’accès à une même altération de notre conscience. 


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